Pas de repos pour les stagiaires de la Commission européenne ! Entre leur travail, les soirées « after work » et les multiples activités qui leur sont réservées, difficile pour eux de prendre le temps de parcourir Bruxelles ou même... de rencontrer des Belges. Il ne leur reste alors plus qu'à faire du networking, et à peaufiner leur carnet d'adresse. Tout bénéfice pour les institutions européennes, qui forment ainsi à moindre frais leurs futurs employés, mais aussi leurs interlocuteurs de demain.
Jeudi soir, place du Luxembourg. Une foule animée, jeune et tirée à quatre épingles se presse aux abords des cafés, malgré le froid et le flot incessant de navetteurs. Pour les travailleurs pressés de rentrer chez eux, la scène n'a sûrement rien d'extraordinaire. Sauf que. La grande majorité des personnes présentes ce soir proviennent d'un milieu bien particulier, celui des stagiaires de la Commission européenne. La place du Luxembourg est leur lieu de rendez-vous habituel du jeudi, après le boulot.
Après quelques hésitations sur la langue à utiliser pour aborder les stagiaires, nous engageons la conversation en français avec Alessio, un grand Italien qui discute nonchalamment avec un collègue anglophone. Bonne pioche : outre sa langue maternelle, Alessio parle couramment le français, l'espagnol et l'anglais. D'autres stagiaires, intriguées, se joignent bientôt la conversation : Daphné, une Anglo-Afghane, et Anne-Sophie, une Belge originaire du Brabant wallon (Ndlr : voir à ce sujet le portrait Anne-Sophie, une stagiaire européenne hors-normes). La conversation se poursuit alors exclusivement en français, entrecoupé ci-et-là de passages dans la langue de Shakespeare.
Un agenda bien rempli
Nos interlocuteurs sont en stage à l'Union européenne depuis le mois d'octobre, pour une durée de cinq mois. À leur arrivée, Alessio, Daphné, Anne-Sophie et les 636 autres stagiaires ont été répartis dans les différentes Directions générales (DG) de la Commission en fonction de leurs diplômes et de leurs intérêts. Ils se retrouvent toutefois chaque soir (ou presque) selon un agenda immuable.
Le lundi, les stagiaires se rendent souvent chez Kitty O'Shea's, un bar irlandais situé à deux pas du Berlaymont ; le mercredi, il fait bon trainer aux alentours de la place du Châtelain ; et le jeudi, les stagiaires « pluxent » (argot utilisé pour désigner les soirées place du Luxembourg). Le weekend est, lui, souvent propice à des excursions en Belgique ou dans d'autres pays d'Europe. Un agenda bien rempli, qui laisse au final peu de temps aux stagiaires pour tisser des contacts en dehors de l'enceinte de la Commission européenne. Alessio nous confie ainsi que depuis son arrivée, c'est l'une des premières fois où il a l'occasion de discuter avec des Belges autres que ceux de la Commission européenne.
Le networking, activité principale des stagiaires
Il apparait cependant rapidement que l'intérêt est ailleurs. « Le but du stagiaire, c'est de faire du networking, de se créer un réseau, précise d'emblée Anne-Sophie, la stagiaire belge. La Commission européenne est d'ailleurs dans le top 10 des endroits où faire du networking. »
Une excellente réputation qui attire un grand nombre de prétendants : trois étapes de sélection sont nécessaires pour départager les candidats. Une présélection, au terme de laquelle 10.000 noms sont retenus. 2.000 à 2.500 d'entre-eux pourront ensuite figurer dans le « Bluebook », après un second écrémage. Commence alors une phase de lobbying - facultative, selon les stagiaires - d'un mois, au terme de laquelle environ 600 candidats deviendront les nouveaux « trainees » de la Commission.
Ce qui devait n'être qu'une simple prise de contact s'est prolongé bien au-delà de nos espérances. Nous décidons de prendre congé de nos jeunes européens. Pas pour très longtemps : rendez-vous est pris le lundi suivant, chez Kitty O'Shea's.
Lundi soir, 19h45. La façade du Kitty O'Shea's, pub irlandais situé à l'extrémité nord du Berlaymont, se dresse devant nous. Plusieurs petits groupes discutent paisiblement devant l'entrée de l'établissement, une bière à la main. Une fois à l'intérieur, on comprend pourquoi certains préfèrent braver le froid : quel bruit ! Le pub bourdonne de mille conversations, où s'entremêlent anglais, italien, espagnol, allemand...
Former les futurs fonctionnaires et interlocuteurs de l'Europe
La conversation s'engage avec plusieurs stagiaires. Après presque deux mois passés à la Commission, les premiers avis semblent plutôt partagés : « On se croirait en Erasmus ! On rencontre plein de gens d'autres pays, on fait la fête... », raconte cette stagiaire autrichienne. Philippe, originaire du même pays, poursuit : « Les soirées prennent beaucoup de temps. Je ne suis pas spécialement fatigué, mais c'est dur de suivre le rythme. En même temps, les soirées sont vraiment importantes pour faire du networking ». Roberto, un italien, semble lui regretter la façon dont les choses se déroulent pour les stagiaires. « Je suis assez triste à Bruxelles, soupire-t-il. Le seul intérêt du stage, c'est le poids que ça donne au curriculum vitae. Parce que même si on fait du bon boulot, si on parle beaucoup de langues et si on a plusieurs masters, après les 5 mois de stage on va être jetés à la rue... »
Un constat qui semble rejoindre celui de Julie Cailliez, doctorante en sociologie à l'ULB et par ailleurs auteure d'un mémoire sur l'intégration des fonctionnaires britanniques en poste à Bruxelles. Nous l'avions rencontrée avant de commencer notre reportage. Selon elle, les stagiaires bénéficient certes d'un traitement de 1071 euros par mois et de nombreux avantages, mais ils ressortent aussi souvent épuisés des cinq mois passés à Bruxelles. De même, « l'après-stage » n'est pas toujours facile à négocier : avoir effectué un stage à la Commission européenne ne garantit en rien une place dans les institutions de l'UE. Il reste encore à préparer et à passer les concours d'entrée, et à vivre de « petits boulots » en attendant, d'où une certaine « précarisation » de la situation des ex-stagiaires.
En fait, pour Julie Cailliez, les stages sont surtout intéressants pour la Commission, et pour l'Union européenne en général. Ils permettent à celle-ci de former à moindre coût ses interlocuteurs de demain, à l'intérieur mais aussi à l'extérieur de ses frontières. Quelques stagiaires proviennent ainsi de pays n'appartenant pas à l'UE : c'est le cas d'une stagiaire colombienne, que nous n'avons malheureusement pas pu rencontrer.
Nous sortons finalement du pub irlandais vers 22 heures. Le reportage est terminé, ne restent qu'une foule de souvenirs et d'échanges menés, selon les besoins, en anglais, espagnol et français. Une petite dizaine de numéros de GSM et d'adresses email se sont aussi ajoutés, presque comme par magie, dans nos répertoires. C'est donc vrai : les stagiaires n'arrêtent jamais vraiment le networking...
Pour en savoir plus :
- Une interview d'Annemarie Bruggink, qui fut directrice du Bureau des stagiaires de la Commission européenne pendant six ans (en anglais).
Robin Libert



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